03 Mar 2021

57. POESÍA FRANCESA. KATIA-SOFÍA HAKIM

-06 Feb 2021

 

FAUSSES COUCHES

ABORTOS

 

(EXTRACTOS)

 

Mon enfance s’est jetée du toboggan[1].

Mon enfance s’est jetée du toboggan.

Mon enfance s’est jetée du toboggan.

Mon enfance s’est jetée du toboggan.

Mon enfance s’est jetée du toboggan.

Mon enfance s’est jetée du toboggan.

Mon enfance s’est jetée du toboggan.

Mon enfance s’est jetée du toboggan.

Mon enfance s’est jetée

 

 [1] A recopier à la main, dix fois, encre bleue, papier ligné.

 

 

Mi infancia se tiró del tobogán[2].

Mi infancia se tiró del tobogán.

Mi infancia se tiró del tobogán.

Mi infancia se tiró del tobogán.

Mi infancia se tiró del tobogán.

Mi infancia se tiró del tobogán.

Mi infancia se tiró del tobogán.

Mi infancia se tiró del tobogán.

Mi infancia se tiró

 

 [2] Copiar a mano, diez veces, tinta azul, papel a rayas.

 

 

LA GRENOUILLÈRE

 

Ce train ne marquera pas l’arrêt en gare de Chatou-Croissy. Je répète. Ce train ne marquera pas l’arrêt en gare de Chatou-Croissy.

De temps en temps, un corps s’échoue sur la berge inondée. Les familles du dimanche se promènent. Les rôtis se digèrent. Mon ventre et mes seins pesaient plus lourd que d’habitude. J’ai mis mes bottes fourrées, mon manteau de laine couronné de fourrure (celui acheté en solde l’an dernier), et mes gants de cuir fourrés dans les poches. « Attention chienne méchante » : la peau de ces animaux sur moi comme le panneau du voisin.

Je marchais, mi-femme, mi-bête, tout droit sortie d’un drakkar bourgeois. Le Port Maudit. C’est ici que Ragnar et ses hommes ont débarqué avant le sac de Paris. De cette expédition viking, il ne reste qu’une plaque payée par la municipalité sur le mur de la chapelle Saint-Léonard. Les maisons ont oublié leurs crucifiés. Les arbres, leurs pendus. Les églises, leurs martyrs. Il y a toujours quelques viols par-ci par-là, mais ça n’a plus rien à voir.

On a failli louer un appartement juste en face de la chapelle, dans la résidence type Le Corbusier (on aime ou on n’aime pas). L’agent immobilier parlait Renoir, Manet, Money[3]. Mais il y avait de l’amiante, autant que dans la bouche de la patronne d’en face. Je l’avais surprise en train d’humilier le jeune serveur handicapé. Il était beau, c’était son premier jour. J’aurais pu dire quelque chose. J’ai préféré payer mon silence sur le rebord de la table.

Je me demande encore ce qui se danse derrière l’enceinte des maisons fournaises. Ce sont des guinguettes bien silencieuses. La bête est finie. On a brûlé la Grenouillère. C’était en 1889. Les égouts de Paris ont découragé les baigneurs. Les cyclistes ont remplacé les canotiers.

 

 [3] Peintre capitaliste anglais du xixe siècle.

 

LA GRENOUILLÈRE[4]

 

Este tren no marcará parada en la estación de Chatou-Croissy. Repito. Este tren no marcará parada en la estación de Chatou-Croissy.

De vez en cuando, un cuerpo se encalla en la orilla inundada. Familias de domingo se pasean. Los asados se digieren. Mi vientre y mis pechos pesaban más que de costumbre. Me puse mis botas de piel, mi abrigo de lana coronado de piel (el que compré en rebajas el año pasado), y mis guantes de cuero metidos en los bolsillos. “Cuidado perra peligrosa”: la piel de estos animales sobre mí como la señal del vecino.

Estaba caminando, mitad mujer, mitad bestia, recién salida de un drakkar burgués. El Puerto Maldito. Aquí es donde Ragnar y sus hombres desembarcaron antes del saqueo de París. Lo único que queda de esa expedición vikinga es una placa pagada por la municipalidad en la pared de la capilla Saint-Léonard. Las casas olvidaron a sus crucificados. Los árboles, a sus ahorcados. Las iglesias, a sus mártires. Todavía hay algunas violaciones aquí y allá, pero ya no es lo mismo.

Casi alquilamos un apartamento justo enfrente de la capilla, en la residencia tipo Le Corbusier (te gusta o no te gusta). El agente inmobiliario habló de Renoir, Manet, Money[5]. Pero había amianto, tanto como en la boca de la jefa de enfrente. La pillé humillando al joven camarero discapacitado. Era guapo, era su primer día. Podría haber dicho algo. Preferí pagar mi silencio en el borde de la mesa.

Todavía me pregunto qué es lo que se baila detrás del recinto de las casas hoguera. Son guinguettes muy silenciosas. La bestia se acabó. Han quemado La Grenouillère. Eso fue en 1889. Las alcantarillas de París desalentaron a los bañistas. Los ciclistas reemplazaron a los remeros.

 

[4] “La Grenouillère” era un lugar muy de moda en el siglo XIX situado en Croissy-sur-Seine, un pueblo de las afueras de París, a orillas del río Sena. Era a la vez un restaurante, un salón de baile y una zona de alquiler de barcos donde solían ir los pintores impresionistas.

[5] Pintor capitalista inglés del siglo XIX.

 

 

EXPULSION

 

Ce jour-là, nous étions seuls, le canapé-lit et moi. Je ne dormais plus dans la chambre. C’était trop doux, trop petit, trop confortable. Les murs y étaient trop blancs aussi. Expulsée de ma propre chambre, j’avais été recueillie par le canapé-lit du salon, celui où se perdent les télécommandes, les miettes et l’aluminium des capotes. Il s’ouvrait à moi pour amortir les coins du living room. La télévision me regardait défiler du canapé-lit aux toilettes depuis déjà une semaine. Elle me berçait de son ronron stupide et bienveillant. Elle me disait qu’elle serait toujours là pour moi. Et je la croyais. Elle savait si bien brouiller les ondes de douleur.

Mon ventre, ma maison, brûlait. Des pans d’utérus tombaient les uns après les autres. J’avais beau rester immobile, l’œuf ne faisait que se décrocher davantage. J’allais aux toilettes le moins possible, redoutant ce que je pourrais voir en baissant ma culotte. Pas de forme humaine, s’il vous plaît. Une coulée de lave entre mes cuisses, mais toujours rien. Pompéi était si fertile pourtant. Mes seins gros et murs comme des grenades. Mon corps en devenir. C’est une grossesse arrêtée, Madame. La blouse blanche a parlé. Il faut refaire une échographie dans une semaine pour s’assurer qu’il ne reste plus rien dans la cavité utérine. Sinon, il faudra procéder à un curetage. Tels étaient les mots de l’oracle du Centre hospitalier des Quatre-Villes.

La télévision me regardait fixement. Impossible de souffrir en paix. Très vite, j’ai été obligée de me recroqueviller sur le carrelage brûlant de la salle de bains. Le sang dévalait la pièce. Puis il a bien fallu lâcher le morceau : j’étais là, stabat mater en pyjama, dolorosa, lacrimosa, accompagnant jusque dans les canalisations l’enfant manqué. Je tire la chasse de ce tombeau liquide. Bruit de chasse à l’homme. Puis le silence d’une eau claire et transparente qui vibre à peine, comme si de rien n’était.

Le canapé-lit m’attendait, draps ouverts.

 

 

EXPULSIÓN

 

Ese día, estábamos solos, el sofá cama y yo. Ya no dormía en el cuarto. Era demasiado suave, demasiado pequeño, demasiado cómodo. Las paredes también eran demasiado blancas. Expulsada de mi propia habitación, fui acogida por el sofá cama del salón, ese dónde se pierden los mandos, las migas y el aluminio de los condones. Se abría a mí para amortiguar los rincones de la sala de estar. El televisor me miraba pasar del sofá cama al baño desde hace ya una semana. Me mecía con su ronroneo estúpido y benévolo. Me decía que siempre estaría a mi lado. Y yo lo creía. Era tan bueno para calmar las ondas de dolor.

Mi vientre, mi casa, estaba ardiendo. Pedazos de útero cayendo uno tras otro. No importaba cuánto me quedara inmóvil, el huevo seguía cayendo. Iba al baño lo menos posible, temiendo lo que podría ver al bajarme las bragas. Forma humana no, por favor. Un flujo de lava entre mis muslos, pero nada. Si Pompeya era tan fértil. Mis pechos gordos y maduros como granadas. Mi cuerpo incipiente. Es un aborto retenido, señora. La bata blanca ha hablado. Hay que repetir el ultrasonido en una semana para asegurarse de que no queda nada en la cavidad uterina. De lo contrario, tendremos que proceder a un legrado. Esas fueron las palabras del oráculo del Centro Hospitalario de las Cuatro Ciudades.

El televisor me miraba fijamente. Imposible sufrir en paz. Pronto me vi obligada a acurrucarme en la baldosa ardiente del baño. La sangre corría por la habitación. Y no quedaba otra que soltarlo: stabat mater en pijama, dolorosa, lacrimosa, acompañando hasta los desagües al niño fallido. Tiro de la cadena de esta tumba líquida. Ruido de cacería humana. Luego el silencio de un agua clara y transparente que, apenas vibra, como si nada.

 

El sofá cama me espera, sábanas abiertas.

 

 

GASPARD

 

Extérieur nuit. Mon cerveau pop-corne des idées noires. Ma gorge est nouée comme un bateau. Hissez haut. Les mains sont encore chaudes du cordage tissé jusqu’au matin. Le thé est froid.

Située dans un magnifique parc arboré, la résidence Les Nymphes de la Mer offre un cadre de vie unique et exceptionnel à proximité du cœur de ville. Le programme immobilier me rasera les souvenirs.

On ne parle pas de corde. Dans la maison d’une pendue flotte un sachet. Dans la maison d’une pendue coule un drapeau. Ma tasse est verte, et je te veux verte. Tu prendras du thé ? Les feuilles séchées sont suspendues à un fil.

Le corps salé agite ses pieds, deux poissons sur le pont. Là-haut, on entend un piano. La corde vibre, gibet nocturne à l’heure du thé.

 

 

GASPARD

 

Exterior noche. Mi cerebro pop tuesta palomitas de pensamientos negros. Mi garganta anudada como un barco. Alzad las velas. Las manos aún calientes del cordaje tejido hasta el alba. El té está frío.

Situada en un magnífico parque arbolado, la residencia Las Ninfas del Mar ofrece un entorno de vida único y excepcional cerca del corazón de la ciudad. El programa inmobiliario rasurará mis recuerdos.

No se habla de cuerda. En la casa de una ahorcada flota una bolsita. En la casa de una ahorcada se hunde la bandera. Mi taza es verde, y verde te quiero. ¿Quieres té? Las hojas secas cuelgan de un hilo.

El cuerpo salado agita sus pies, dos peces en la cubierta. Arriba, se puede oír un piano. La cuerda vibra, horca nocturna a la hora del té.

 

 

PEUR DU BLANC

 

A peur, Maman, a peur !

Le pommier a jeté ses fleurs sur la braise.

Mes pieds devront-il avancer longtemps ?

 

A peur, Maman, a peur !

La nuit je me lève

pour faire pipi

et marcher comme un fakir

sur les joints du carrelage.

Le bruit blanc de l’eau

chasse les monstres

qui cernent les yeux.

 

A peur, Maman, a peur !

Ma langue est sèche.

Mon corps, un gant retourné.

Je dois être forte, pourtant.

Je suis maman, maintenant.

 

A peur, Maman, a peur !

Que tu voies mes mains cramer

comme du beurre au fond de la poêle

et ma langue donnée au chien du voisin.

Qui bordera ma peau le soir ?

Qui te réveillera mille et une nuits ?

La bouteille plastique vide mes poumons

quand je crie vers toi

comme un paquet de farine.

A peur, Maman, a peur !

 

 

MIEDO DEL BLANCO

 

¡Miedo, mami, tengo miedo!

El manzano arrojó sus flores a la brasa.

¿Tendrán mis pies que avanzar mucho rato?

 

¡Miedo, mami, tengo miedo!

Por la noche me levanto

para hacer pipí

y caminar como un faquir

en las juntas de los azulejos.

El ruido blanco del agua

caza los monstruos

que ciñen los ojos.

 

¡Miedo, mami, tengo miedo!

Mi lengua está seca.

Mi cuerpo, un guante al revés.

Pero debo ser fuerte.

Que soy madre, mami.

 

¡Miedo, mami, tengo miedo!

Que veas mis manos quemadas

como mantequilla en el fondo de la sartén

y mi lengua entregada al perro del vecino.

¿Quién me arropará la piel antes de dormir?

¿Quién te despertará mil y una noches?

La botella de plástico vacía mis pulmones

cuando te grito a ti

como un paquete de harina.

¡Miedo, mami, tengo miedo!

 

 

ANTHROPOMÈTRIE

 

Au bord de la rambarde, du bleu. Mon cœur s’écaillait comme un poisson. Je respirais des embruns et des idées bleues. Mes dents broyer le rocher. Être face au vide ou face au plein ? Me vautrer dans le bleu. Un océan de bleu. Mon corps dans le bleu. Mes cheveux dans le bleu. Mon corps, mes seins, mes poils dans le bleu. Puis je retourne bredouille imprimer le monde de plein de vide bleu.

 

ANTROPOMETRÍA

 

Al borde de la barandilla, azul. Mi corazón se estaba escamando como un pescado. Estaba respirando rocío del mar y pensamientos azules. Mis dientes aplastan la roca. ¿Estar frente al vacío o frente al lleno? Revolcarme en el azul. Un océano de azul. Mi cuerpo en el azul. Mi pelo en el azul. Mi cuerpo, mis pechos, mis pelos en el azul. Y volver con las manos vacías e imprimir el mundo de vacío azul.

 

Extractos de Fausses couches /Abortos, Par le soupirail, Pan n°5, revue littéraire et dessinée, Jean-Baptiste Labrune y Jérémie Fisher (éd.), ilustraciones de Flore Chemin, Paris, Magnani, 2019. Fueron escritos a partir de una serie de ilustraciones de la artista francesa Flore Chemin basadas sobre el efecto Streisand: a veces, cuando se intenta tapar una cosa, más resalta. https://editionspan.com/pan-5-1 

 

 

Katia-Sofía Hakim (Bayonne, 1988) est une poète, traductrice et musicologue française d’origine libanaise. Elle est membre du comité de rédaction de Place de la Sorbonne, revue internationale de poésie éditée aux Sorbonne Université Presses (SUP). Elle travaille également comme curatrice pour la plateforme culturelle Ablucionistas (Mexique). Professeur agrégée, elle enseigne à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université. Dans ses textes, Katia-Sofía Hakim revendique “un peu de brutalité dans un monde de poésie”. Pour le poète et critique Olivier Barbarant, “l’horreur du monde, la banalité quotidienne du mal ont trouvé avec cette jeune poète leur langue” (Europe n°1085-1086, 2019).

 

Katia-Sofía Hakim (Bayona, 1988) es una poeta, traductora y musicóloga francesa de origen libanés. Es miembro del comité de redacción de Place de la Sorbonne, revista internacional de poesía editada por Sorbonne Université Presses (SUP). También trabaja como curadora para la plataforma cultural Ablucionistas (México). Imparte clases en París, en la Facultad de Letras de Sorbonne Université. En sus textos, Katia-Sofía Hakim reivindica “un poco de brutalidad en un mundo de poesía”. Para el poeta y crítico Olivier Barbarant, “el horror del mundo, la banalidad cotidiana del mal han encontrado con esta joven poeta su lenguaje” (in Europe n°1085-1086, 2019).

 

 



Compartir

Suscríbete a nuestro boletín